LA LETTRE DE RONNIE À SES FANS


Chère Jocelyne,

Christian Eudeline l’auteur de « Anti Yéyé » m’a fait parvenir votre requête et par la même occasion le link qui mène au site que vous avez gentiment et courageusement créé pour continuer à faire vivre la mémoire d’une époque qui commence pour moi à être plutôt brumeuse.

J’ai donc été sur votre site et je salue ici votre effort. J’en suis croyez le très touché. Je suis tout à fait conscient du travail fastidieux et du temps qu’une telle entreprise représente. Je n’ai jamais eu moi-même ni le savoir technique, ni la patience pour m’atteler à une telle tâche. Je reconnais néanmoins les bénéfices que peuvent offrir de tels forums. Mon plaisir en l’occurrence étant de redécouvrir des documents oubliés ou qui m’étaient inconnus et que pour la plupart je ne possède plus depuis longtemps.

Au cours des trente dernières années, mais plus spécialement depuis cinq ou dix ans, depuis que l’internet est devenu le nouveau moyen de communication, on a attiré maintes fois mon attention sur l’existence de sites ou sur la parution d’articles dans la presse, continuant à m’accorder une place au « panthéon Rock » qui ne cesse pas de me surprendre. Naturellement je trouve plutôt flatteur de me voir attribuer encore une telle place dans le coeur et dans la mémoire d’autant d’afficionados, ceux de la première heure bien sûr, mais plus étonnant encore, dans l’imagination des beaucoup plus jeunes.

Une dizaine d’années après mon départ de la scène publique (ma courte carrière s’étant terminée prématurément faute de moyens financiers et de soutien de la part de ma maison de disque et pour des raisons légales compliquées et traumatisantes) j’ai d’abord été agacé par l’intérêt posthume accordé à mes efforts d’alors. Je me suis quelque part toujours demandé, mais où étaient donc tous ces supporters inconditionnels au moment où je cherchais des appuis qui m’auraient peut-être permis de continuer ma carrière ??? Mais là rien... Le désert total... Plus personne ! J’ai aussi, bien sûr, là-dedans ma part de responsabilité.

Certains ont prétendu à une sois disant conspiration de la part de Phonogram, qui était aussi le label de Johnny, avec qui j’aurais été en conflit ! Je n’étais peut-être pas la plus grande priorité chez eux. Qu’il y ait eu un manque d’intérêt, sûrement, mais conspiration je n’y crois pas. De toutes façons, les perdants ont toujours tort ! Le résultat est que ces différents facteurs ont mis fin à ma « carrière » ! Ces quelques années ont beaucoup compté pour moi. Je garde de cette période quelques très bons souvenirs et évidemment quelques très mauvais aussi. L’un venant rarement sans l’autre !

Cela fait quarante ans déjà que tout ça s’est passé, en tous cas la partie dont quelques-uns se souviennent encore. Beaucoup d’eau a coulé depuis... Du voyage, des rencontres, de la vie, des challenges et des difficultés en tous genres. Mais du plaisir aussi. Je vis depuis plus de trente ans à New York. A l’occasion de concerts qui attirent ma curiosité ou de temps en temps par l’intermédiaire de musiciens que je connais et qui sont toujours en piste, jeunes et moins jeunes, je revis un peu de ces années-là et c’est encore très souvent un plaisir et une surprise d’entendre les thèmes éternels constamment réinventés. Le passé trouve bien des façons de se rappeler à notre bon souvenir et on a quelquefois l’agréable surprise de voir que ce qu’on a fait hier un peu par accident, soudain fait à nouveau référence. Ça vient comme un petit clin d’oeil du destin en guise de compensation un peu tardive. Genre de prix de consolation. Pour quelqu’un comme moi qui n’a pas reçu des masses de prix, ça ne fait que du bien !

Pendant longtemps j’ai eu un certain dédain pour les administrateurs de catalogues et autres comptables et nécrophages professionnels. C’est toujours un peu agaçant de se voir traiter avec plus d’importance comme mort que comme vivant. Surtout quand on est encore vivant ! Il m’a fallu un moment pour comprendre et accepter que l’histoire, la grande et la petite est faite comme ça. Elle est réécrite par les amateurs et les curieux qui vont par goût et par besoin à la recherche d’un lien, d’une idée, d’une inspiration, d’une référence. On affabule, on imagine, on réinvente, on en parle. Chacun fait sa chasse au trésor, va à la découverte de la perle rare au bric-à-brac de l’histoire. On voit avec amusement ou impatience que le « Mauvais goût » pour l’un est la « Perle » pour l’autre. Je n’ai pas procédé moi-même autrement quand j’allais chercher en Angleterre ou aux US les disques qui m’ont fait flasher et qui m’ont inspiré et je continue à le faire, peut-être de manière un peu moins obsessionnelle. En vieillissant l’importance de ces petites luttes de turf ou querelles de puristes se relativise évidemment.

Mais c’est à travers l’enthousiasme authentique des amateurs et des curieux, comme ce petit Fan Américain que je me suis découvert ici et avec qui j’ai sympathisé depuis, que se perpétue la mémoire de musiques et de musiciens un peu oubliés, d’instants magiques qui revivent au vu d’une photo, à l’écoute d’un titre sublime qui n’a pas pris une ride (et là, je ne parle pas forcément des miens !). Je n’ai bien sûr pas honte de ce que j’ai fait à l’époque, mais comme on est souvent son pire critique, je ne peux pas dire que je réécoute tout ça sans grincements de dents... Mais c’est ma réaction personnelle. Dans le souvenir que je garde de cette époque c’est les intentions, les aspirations qu’on y décèle qui sont remarquables, plus que les résultats. Pour moi c’est dans le contexte de l’époque que ma petite contribution a un sens. J’ai participé activement et partagé le désir de changement qui était dans l’air et l’intuition que ce changement était possible à ce moment-là. Il y a eu une petite fenêtre d’espoir ouverte, un vent de possibilités nouvelles. Pour un bref instant on pouvait s’imaginer ailleurs... Autre... S’inventer un nouveau nom, tenter de vivre un peu plus large. Hélas on n’échappe pas longtemps à l’emprise des habitudes et des vieux réflexes culturels, et le scepticisme et le cynisme traditionnels ont très vite repris leur emprise sur tout. Le Non s’est mis à triompher sur le Oui à nouveau… Il était temps de partir… Paris, Londres, New York et ailleurs et on réapprend les règles, toujours légèrement différentes dans une ville ou l’autre. On change d’accoutrement, ça fait illusion quelques temps, mais on n’échappe pas à soi-même.

On m’a demandé quelquefois de me produire en scène pour refaire les choses de l’époque "Bleue" et de me joindre aux circuits nostalgie. J’ai trop d’orgueil et de sens du ridicule pour ça et franchement je n’ai pas le regret de cette époque-là, sauf peut-être le regret d’une certaine innocence. On a souvent pris la mienne pour de l’arrogance… J’en avais aussi… Il en faut pour se donner en spectacle... C’était surtout pour tenter de masquer la timidité paralysante... Maladie d’adolescence !

Il y a ceux qui ont eu le courage, l’ambition et la chance de poursuivre des carrières et qui continuent à se produire devant leur public resté fidèle. Il y a eu entre eux une continuité, ils vieillissent ensemble. C’est beau quand c’est digne et qu’il y a du talent, mais c’est trop souvent affligeant ou ça prête à sourire comme un vieux "Scopitone" kitch. Après le Crash il m’a fallu vivre et me réinventer ailleurs… Loin des faux amis qui excusent leur échec par le vôtre… Sans même avoir essayé... Il y a donc eu de l’aventure et de l’action sous d’autres cieux, pour d’autres maîtres. De l’amour aussi un peu et un fils qui a maintenant vingt-cinq ans. J’ai même aussi écrit des chansons en espérant que d’autres les chantent. Je les ai écrites pour moi aussi un peu, comme une thérapie, pour ne pas perdre le fil. Par un heureux hasard j’en ai même co-écrit deux pour le grand Ray Charles avant qu’il ne meure. Je l’avais vu alors que j’étais encore tout gamin au palais des sports à Paris. Qui eut cru que quarante ans plus tard, bien "Stoned", je le ramènerais en voiture, au retour d’un concert qu’il donnait dans le New Jersey. Le borgne au service de l’aveugle et de la raelette du jour. L’éternel "Roadie" toujours en moi.

En 90 j’ai refait un disque en Anglais qui n’a pas plu aux puristes ?? Trop produit peut-être. Mais j’avais envie d’autres choses. Au cours d’un voyage à Cayenne j’ai rencontré le propriétaire d’un restaurant qui en avait une copie. Il l’avait même achetée. Sortant de mon anonymat je m’étais présenté. Ça avait fait son bonheur mais surtout le mien. Avec Jocelyne, la créatrice de ce site, ça en fait deux... C’est sympa mais ça paye pas la cadillac ni la case en bord de plage !

Récemment la jeune réalisatrice d’un film marocain intitulé « Marock » s’est servi de la chanson « Sad Soul », qui était la dernière que j’avais enregistrée pour Phonogram, pour accompagner la course à la mort de son héro. Comme je lui ai dit en la remerciant, cette chanson a enterré ma carrière en France. Elle illustre tristement la mort de votre héro et tertio l’un des deux auteurs, Tommy Brown, est mort peu de temps après l’avoir écrite. Trois morts pour une même chanson ça fait un peu beaucoup. Mais là justement tout d’un coup, comme pour exorciser le mauvais sort, elle revit. Va donc comprendre comment ça se passe ?? Quien Sabe ??

Voila en bref ma petite tartine de bienvenue sur le site qui est un peu le mien mais surtout le vôtre, puisque c’est vous qui avez souhaité lui donner vie. A tous ceux qui viendront le visiter par dessin ou par accident et à tous les anges impatients d’aller tester leurs ailes, je souhaite bon vent ou comme dirait très simplement le sieur Costello « What’s wrong with Love… Peace and Understanding » ?

Il y a toujours des petits miracles possibles si on garde les yeux ouverts pour les reconnaître quand ils arrivent et le coeur pour les recevoir.

Ronnie...





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